Benazir Bhutto et moi

Je me souviens très bien la seule fois que j’ai rencontrée Benazir Bhutto. 1992: une soirée, une grande réception au consulat Américain. J’étais étudiante aux Etats-Unis, mais je revenais à Karachi chaque année pendant les vacances d’été.

Je suis allée à la soirée avec mon père, qui était ministre. Il parlait à une dame grande, belle, charismatique. Il m’a appelé pour me presenter à ce personnage. «Bina, dit-il, je te présente Madame Benazir Bhutto. Madame Bhutto, voici ma fille, Bina. Elle est étudiante à Massachusetts, comme vous l’étiez.

J’étais abasourdie. C’est Benazir, la femme la plus connue du Pakistan, peut-être du monde, après la princesse Diana. Premier ministre élue en 1988, la seule et la premiere femme d’un pays musulman à accéder à ce poste. Eduquée à Harvard et Oxford, fille du premier ministre Zulfikar Ali Bhutto, qui a été pendu par le dictateur le Général Zia.  En tant que jeune femme elle s’est mise en danger pour renverser le dictateur. Elle a réussit à gagner sa place dans les annals. Elle est en face de moi. Elle a 39 ans.

Je ne pouvais rien dire. J’étais comme un poisson, bouche ouverte, jeune, naive, maladroite comme tous les ados.

Son visage s’est égayé. «Ah oui? Vous êtes à quelle université?    

—À Wellesley College, madame, j’ai dit, en bégayant.

Elle m’a gratifiée d’un grand sourire. «Eh bien, quand j’étais à Harvard, tous les garçons adoraient les filles de Wellesley, me dit-elle, amusée. Moi aussi, j’ai rit. —Et quel spécialisation avez-vous choisi? Vous voulez devenir quoi dans la vie?

«Je me spécialise en psychologie. J’aimerais bien devenir psychologue.

—Mais c’est super! Vous pourriez devenir mon psy. J’en ai tellement besoin!

Je ne suis pas devenue psy, mais écrivaine. Une quinzaine d’années après cette rencontre, lorsque Benazir a été assassinée, après être revenue au Pakistan pour renverser un second dictateur, le Général Musharraf, nous étions dévestatés. Cette femme incroyable, avec son grand coeur, sa fidélité pour son pays, son intelligence et son expérience de la politique mondiale, ses espoirs pour la démocratie: elle me pouvait pas mourir. Mais elle a été éteint comme le lustre à la fin d’une grande soirée. Et mon coeur est, et reste, cassé.

J’ai imaginé une petite partie de sa vie dans mon roman «La Huitième Reine». Je regarde sa vie comme celles des sept reines mythologiques de Sindh, qui ont sacrifié leur vies pour l’amour de dieu, pour leurs amants, et pour ce pays. Il n y aura plus une autre comme elle: tout est dit avec la traduction de son nom: Benazir, «sans égal, incomparable».